2012/10/20

Hors-Série n°1 : Attention les yeux !

Suite à une lecture qui va en impressionner certains, il m'est venu une méditation sur l'Eucharistie. N'importe quel autre livre sur les vertus des aliments aurait peut-être fait l'affaire, mais il se trouve que c'est celui-ci qui a nourri ma réflexion.

Je n'ai pas l'ambition de faire un article inaccessible d'autant plus que d'autres auteurs, Saint Thomas d'Aquin par exemple, ont probablement abordé le sujet infiniment mieux que moi. Néanmoins, le passage que j'ai lu chez Aristote m'a apporté quelques lumières spirituelles. Je vous fais par conséquent part d'un anachronisme qui me fait lire Aristote comme évoquant l'eucharistie.

Mon but n'est donc pas tant de prouver que j'ai lu un bouquin livre de philosophie mais de vous partager le fruit de mes lectures dans le contexte de mon stage.
De plus, suite à cet article, je vous avais promis un dédommagement. Donc voici le premier Hors-Série du blog pour vous récompenser de votre fidélité.

Allez : 3, 2, 1... C'est parti !

Voici le début de l'extrait (je vous épargne le reste, ça m'évite de me taper 2 pages), tiré d'Aristote, De l'âme* :
"Mais puisque nul être ne se nourrit s'il n'a la vie en partage, ce qui est nourri ce sera le corps animé, en tant qu'animé, de sorte que l'aliment aussi est relatif à l'être animé, et cela non par accident." 
  1.  Avoir la vie en partage : pour se nourrir, il faut être vivant. Mais cette vie, elle est un don, elle est donnée à l'humanité, qui la partage. Elle est un bien commun à faire fructifier ensemble. Avoir la vie en partage, c'est dépendre ensemble du donateur. Et c'est ensemble qu'on doit en rendre grâce. Par conséquent, si, par un quelconque hasard, nous voulions faire un don de même valeur, notre vie ne suffit pas. Mais toutes nos vies, toute l'Histoire, dans un don commun feront l'affaire car on aura alors tout donné. Séparément, il n'y aura pas de valeur. Mais d'un seul coeur, ce partage aura pris son sens. Si, au terme de l'Histoire, chacun se présente, l'un avec un oeuf, l'autre avec un sac de farine, et le dernier avec du sucre et du chocolat, quel sens cela a-t-il ? En revanche si, en mettant en commun, nous avons formé un gâteau aux dimensions du monde, et à l'échelle du temps, alors nous aurons fait quelque chose de bon. Quoi qu'il en soit, la condition première pour se nourrir est d'avoir non seulement la vie, mais de l'avoir en partage. Car, pour Aristote, on ne peut pas avoir la vie tout seul.
  2. Corps animé, en tant qu'animé : Animé signifie avoir une âme. Le corps animé n'est donc pas nourri en vertu d'une quelconque qualité (par exemple, seuls les blonds seraient nourris), mais en vertu de son âme, en tant qu'il est animé (qu'on soit blond, brun, roux, chauve ne change rien).
  3. Aliment relatif à l'être animé : Ce n'est pas l'être animé qui devient l'aliment, mais l'aliment qui est absorbé par l'être animé. Celui qui mange une banane ne devient pas une banane (mais certains le sont avant), c'est bien la banane qui disparaît en l'être animé. L'aliment est donc relatif à l'être animé et non pas l'être animé relatif à l'aliment.
  4. Non par accident : Ce qui est accident est ce qui est contingent (le contraire de nécessaire, si vous trouver le sens un peu abscons), c'est-à-dire qu'il aurait pu en être autrement. Ainsi, les caractéristiques de Paul par rapport à Pierre sont des accidents : qu'il soit blond, qu'il ait un grain de beauté sur le nez ou qu'il mesure 1,85m sont des accidents. Cela s'oppose à la substance : il est humain, telle est son essence, sa nature, sa substance. Tout ce qui a été dit depuis le début n'est pas accidentel mais substantiel : un être, pour se nourrir, doit avoir la vie en partage, il se nourrit parce qu'il a une âme, et non selon tel ou tel attribut de son âme, et lorsqu'il se nourrit, il absorbe l'aliment et ce n'est pas l'aliment qui l'absorbe.
Conclusion de cette première partie : L'Eucharistie est nourriture, qui se donne à des êtres vivants. Ils sont vivants dans la mesure où ils se partagent cette vie qui leur est donnée. C'est là que le mystère de l'Eucharistie va plus loin que la pensée d'Aristote : certes, l'être animé (c'est nous) absorbe le corps du Christ, et en ce sens, l'aliment est relatif à l'être animé (c'est encore nous) ; mais nous sommes aussi absorbé dans la vie du Christ et, en ce sens, nous sommes en relation avec l'absolu du Christ. Celui qui mange le corps du Christ devient un peu plus le Christ.

Suite du développement d'Aristote (reformulation) :
  1. Nous ne sommes pas seulement une quantité, donc l'aliment n'est pas seulement un accroissant. Nous sommes individu et substance, donc l'aliment est nourriture = il ne s'agit pas seulement de changer en quantité mais en qualité ;
  2. La nourriture permet à l'animé de conserver sa substance, qui continue d'exister aussi longtemps qu'il se nourrit ;
  3. L'aliment est agent de la génération : génération non pas de l'être nourri lui-même mais d'un être semblable à l'être nourri ;
  4. L'âme a une faculté permettant à l'être animé de se conserver, et l'aliment active cette faculté "Aussi l'être privé de nourriture n'est-il plus capable de vivre".
Conclusion : Il ne se rattrape pas trop mal finalement cet Aristote. Mais il reste petit joueur. Il a raison : l'Eucharistie est réellement pour nous une nourriture, qui nous conserve dans notre humanité. Nous sommes pleinement humain dans la mesure où nous communions au corps (et au sang) du Christ. Toutefois, là où c'est encore plus fort, c'est que, en plus de devenir pleinement humain, le Christ se nourrit de notre vie et nous entrons alors dans sa vie divine. Paf !! On est humanisé ET divinisé : cela signifie que nous sommes entretenus dans ces deux vies qui nous sont données et que nous y gagnons dans chaque. L'Eucharistie est donc en effet un accroissant mais pas seulement. Nous sommes toujours plus vivants de ces deux vies, toujours plus participants de ces deux vies. Je dis deux vies, mais c'est deux vies en une : l'aliment et l'alimenté ne font plus qu'un ; nous n'avons qu'un seul corps, qu'une seule âme, nous ne formons plus qu'un seul être avec le Christ.. Quant à l'histoire de génération, c'est simple : si vous vivez vraiment de la vie du Christ (bah oui, parler, ça ne suffit pas, c'est pas crédible de parler du durian sans en avoir goûté), vous ferez découvrir la foi et l'Amour infini de Dieu, et là, il y aura plein de gens qui viendront et qui verront qu'être chrétien, c'est trop de la balle !

Merci pour votre patience



* Aristote, De l'âme (De Anima), Livre II, 4 (416b, 10), bibliothèque des textes philosophiques, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1995, p.92

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